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9 septembre 2013

Velvet Goldmine


Titre original : Velvet Goldmine
Réalisateur : Todd Haynes
Avec : Jonathan Rhys-Meyers, Ewan McGregor, Toni Collette, Christian Bale...
Date de sortie : 1998

Note : 
♥♥♥♥♥

"'I knew I should create a sensation', gasped the Rocket. And he went out."

Il existe de ces films dont on a du mal à se faire immédiatement une opinion. Le genre de films après lesquels on reste le regard fixé sur l'écran en se demandant, au fond, ce qu'on vient de voir : était-ce un chef-d'œuvre ou un navet ? Une comédie ou un drame ? Cette drôle de mise en scène était-elle originale ou grotesque ? Suis-je sous le charme ou déçue ? Des films-OVNI, uniques en leur genre, déroutants de par leur totale originalité. Des films qu'il faut souvent revoir plusieurs fois pour réellement les apprécier pour ce qu'ils sont:

Velvet Goldmine fait partie de ces OVNI inclassables. Peu connu du grand public (malgré un casting plus que prometteur), ce troisième long-métrage de Todd Haynes (surtout célèbre depuis pour son biopic génialement inventif sur Bob Dylan, I'm Not There) a toutefois acquis un statut culte pour une poignée de fans, tel un Rocky Horror Picture Show tendance glam rock. Sauf que Velvet Goldmine est bien plus qu'un délire parodico-absurde que personne n'a jamais pris au sérieux ; c'est également un vrai, beau et bon film pour lequel j'ai eu un énorme coup de cœur.

L'histoire ? Nous sommes en 1984, au siège du journal new-yorkais The Herald. Arthur Stewart (Christian Bale), journaliste anglais, est chargé de rédiger un papier sur la pop-star Brian Slade (Jonathan Rhys-Meyers), icône glam rock des années 1970, dont la popularité avait brusquement chuté après que le chanteur ait mis en scène son propre assassinat en plein concert. Arthur, lui-même fan de Slade dix ans plus tôt, va retracer le parcours de la star déchue en interviewant son entourage - ex-manager, ex-femme, etc. Nous suivons alors Brian de son enfance à sa disparition de la scène publique, son évolution, ses succès, son mariage à l'excentrique Mandy (Toni Collette), sa relation amoureuse avec le chanteur Curt Wild (Ewan McGregor)... Bref, une sorte de biopic fictif qui nous plonge au cœur de la scène glam rock de l'Angleterre des seventies.

Brian Slade (Jonathan Rhys-Meyers) sur scène, tout en paillettes

La narration de Velvet Goldmine, totalement décousue et non chronologique, est fortelement inspirée du célèbre Citizen Kane d'Orson Welles ; là aussi, on découvrait l'existence de Kane à travers diverses interviews (et autant de points de vue subjectifs) menées par un journaliste enquêtant sur sa vie. Le film alterne les scènes où Arthur mène ses interviews en 1984, et les nombreuses scènes de flashback où l'on voit Brian Slade évoluer au début des années 1970. Ces dernières sont accompagnées de la voix-off du narrateur en question - dans un premier temps l'ancien manager de Brian, et dans un deuxième temps Mandy Slade, son ex-femme. À cette reconstitution déconstruite viennent s'ajouter les propres souvenirs d'Arthur, dont le destin a croisé celui de ses idoles dans le Londres de l'époque...

Bien que le personnage de Brian Slade et les autres héros du film soient fictifs, Vevet Goldmine est ultra-référencé et ne s'en cache pas. Il suffit de voir les premières images de Brian sur scène pour s'en apercevoir : de la coiffure au costume en passant par le maquillage et le style musical, Brian Slade est le sosie à peine dissimulé de David Bowie (le titre du film est d'ailleurs celui d'une chanson de Bowie). Même carrière dans le glam, mêmes looks à différentes époques de leur vie (des cheveux longs et robes longues en satin à la fin des années 1960 à la coupe Ziggy Stardust et platform boots des années 1972-1973), même épouse américaine, même bisexualité, même alter ego fictif venu de l'espace (Ziggy Stardust pour Bowie, Maxwell Demon pour Brian). Les autres personnages principaux du film font eux aussi référence à des figures de la scène glam rock : Mandy Slade à Angie Bowie, donc, mais également Curt Wild à Iggy Pop et à Lou Reed (là encore, le personnage de Curt présente de nombreuses similitudes avec le parcours réel des deux artistes). 

Brian en concert, avec un look très Ziggy Stardust...

En plus d'emprunter une multitude d'éléments biographiques à des personnalités existantes, Todd Haynes pousse l'hommage jusqu'à littéralement recréer certaines scènes d'après leur "modèle" réel : ainsi, par exemple, la scène où Brian et Curt Wild feignent une fellation sur scène (Brian à genoux entre les jambes de Curt, léchant la guitare de celui-ci) fait ouvertement référence à la célèbre photo de 1972 montrant David Bowie dans la même position avec son guitariste Mick Ronson. Dans la catégorie hommages, notons enfin que Haynes a même offert un petit rôle dans son film à Lindsay Kemp, chanteur et danseur burlesque qui fut le professeur et l'amant de David Bowie à la fin des années 1960.

Côté casting, Velvet Goldmine est tout ce que son titre indique : une mine d'or. Un ensemble d'acteurs brillants et profondément investis dans leur personnage. En 1998, année de sortie du film, Rhys-Meyers, Bale et McGregor n'avaient pas encore atteint le statut de sex-symbol international qu'ils occupent aujourd'hui ; encore relativement méconnus du grand public, ils n'en étaient pas moins d'excellents comédiens. Jonathan Rhys-Meyers est absolument parfait dans le rôle de la star Brian Slade, tout en paillettes et talons hauts, délicieusement superficiel, constamment en représentation derrière un masque de maquillage outrancier - d'une beauté insolente, presque écœurante. "Elegance walking arm in arm with a lie", comme le décrit fort bien son manager dans une scène du film. Ewan McGregor, lui, incarne à la perfection la simplicité et l'honnêteté brute de Curt Wild, contrastant avec la frivolité illusoire de Brian ; il est la vérité sans fard là où Brian n'est que mensonge et mise en scène. Sa performance live de Gimmy Danger d'Iggy Pop prend littéralement aux tripes et constitue une scène phare du film. Christian Bale, enfin, est lui aussi très convaincant dans son rôle de groupie hystérique, parfois pathétique, devenu dix ans plus tard un journaliste sage, rangé, mais profondément frustré.

Arthur Stewart (Christian Bale) en 1984

Mais la meilleure performance du film est peut-être celle, saisissante de naturel et de diversité, de Toni Collette, qui interprète Mandy Slade, la femme de Brian. Le jeu de l'actrice change radicalement en fonction de l'époque où se déroule l'action et de l'état d'esprit de Mandy : elle est d'abord superficielle, sulfureuse et déjantée, se trémoussant dans des robes à plumes et prenant un accent anglais affecté pour s'intégrer dans les soirées londonnienes ; plus tard, elle sera l'épouse amère et délaissée par son mari, tentant de se raccrocher tant bien que mal à l'époque dorée des débuts ; et enfin, dans le présent de 1984, l'ex-femme désabusée ayant laissé tomber tout artifice (et par conséquent l'accent anglais) et qui revient, tristement lucide, sur le fiasco de son mariage avec Brian. Toni Collette maîtrise admirablement les différents aspects du personnage de Mandy, excellente tant dans la démesure que dans la sobriété absolue.

Les seconds rôles sont également impeccables : Eddie Izzard en Jerry Devine, producteur ambitieux et sans scrupules de Brian ; Michael Feast en Cecil, le premier manager de Brian et l'un des "narrateurs" du film interviewés par Arthur ; ou encore Micko Westmoreland dans le rôle totalement silencieux de Jack Fairy, autre star du glam qui croise de temps à autre le chemin des protagonistes. Sans prononcer une seule réplique, l'acteur dégage toutefois une forte aura qui rend son personnage énigmatique et fascinant.

Mais, performances brillantes ou pas, Velvet Goldmine ne serait pas ce qu'il est sans sa bande originale. Comme tout film se déroulant dans le milieu de la musique et accordant une part importante aux chansons, la qualité de la BO est un élément essentiel à la réussite de l'œuvre. Et celle de Velvet Goldmine est un véritable bijou (elle tourne littéralement en boucle dans mes écouteurs depuis un an, c'est dire). Il faut dire que tous les groupes phares de l'ère glam rock sont à l'honneur : Roxy Music, Brian Eno, Slade (pas Brian, mais le groupe anglais), T.Rex, Lou Reed, Iggy Pop, Gary Glitter, Steve Harley & Cockney Rebel... Bref, un régal absolu pour les oreilles. En guise d'introduction au film, un message s'affiche d'ailleurs à l'écran : "Although what you are about to see is a work of fiction, it should nevertheless be played at maximum volume". Conseil à suivre ! (Le grand absent de cette BO prestigieuse est évidemment Bowie, et pour cause : il avait refusé l'utilisation de sa musique, ayant pour projet de monter son propre film inspiré de l'histoire de Ziggy Stardust. Malheureusement, le projet n'a jamais abouti...). 

Curt Wild (Ewan McGregor)

Certains morceaux sont utilisés tels quels dans le film, servant de fond musical non-diégétique (externe à la narration) ; la musique est quasi-omniprésente durant les deux heures que dure Velvet Goldmine. Mais toute une partie de la musique est également diégétique : ce sont les chansons qu'interprètent Brian Slade, Curt Wild et d'autres musiciens lors de concerts ou d'enregistrements studio. Ces titres sont soit des chansons existantes reprises par Jonathan Rhys-Meyers ou Ewan McGregor eux-mêmes (car oui, en plus d'être beaux et doués, ils chantent drôlement bien, les bougres), soit des morceaux écrits spécialement pour le film et également chantées par les comédiens. Notons au passage la présence dans le film du groupe Placebo ; Brian Molko et ses musiciens il y tiennent le rôle des Flaming Creatures, un groupe de glam rock, et interprètent le titre 20th Century Boy de T.Rex.

Outre son excellente bande originale, l'autre grand atout de Velvet Goldmine est le design des costumes. (La costumiére, Sandy Powell, a d'ailleurs gagné un BAFTA Award pour son travail.) L'ambiance du Londres des seventies et du mouvement glam - qui accordait une place considérable à la mode - est retranscrite à la perfection, barré et haut en couleurs, mais jamais grotesque ou too much, sachant efficacement miser sur la sobriété à des moments choisis. Bottes à talons hauts pour hommes et femmes, pantalons à rayures, cols "pelle à tarte" multicolores, silhouettes androgynes, plumes et paillettes à gogo... Tout y est. Le make-up et les coiffures sont à la hauteur des costumes : coupes à la Bowie, cheveux bleu vif, fards à paupìères pailletés... Il est amusant de noter que l'on doit ces designs psychédéliques à Peter King, qui travaillera plus tard sur... Le Seigneur des Anneaux.

Cecil (Michael Feast), le manager de Brian, et Mandy (Toni Collette)

Côté mise en scène, Velvet Goldmine est aussi original et décalé que son sujet. Todd Haynes fait des choix audacieux, déroutants, parfois à la limite du mauvais goût mais jamais ratés pour autant. Une multitude de très gros plans et de zooms (parfois assez brusques) sur les visages font la part belle aux personnages. Les scènes se déroulant en 1984, où Arthur mène ses interviews, sont filmées exclusivement en gros plans, voire en inserts. La narration du film, en plus d'être non chronologique, alterne les scènes "classiques" et d'autres moins conventionnelles : certaines scènes sont en fait des clips musicaux (ceux de Brian Slade), une scène d'amour entre Curt et Brian est filmée à l'aide de... poupées Barbie (deux petites filles jouent avec des Barbie à l'effigie des deux chanteurs, une façon détournée de montrer la relation entre Brian et Curt)... Velvet Goldmine devient même, par moments, surréaliste, à l'image de ce vaisseau spatial qui apparaît parfois dans le ciel ou de l'incursion dans le scénario du personnage d'Oscar Wilde (je vous laisse découvrir par vous-mêmes à quelles occasions ces étranges phénomènes ont lieu, il serait bien difficile de l'expliquer à ceux qui n'ont pas vu le film !). Sorte de fil conducteur métaphorique de l'intrigue, Oscar Wilde est d'ailleurs mis à l'honneur à travers un grand nombre de répliques directement tirées de ses œuvres. On pourrait même déceler quelques points communs entre Brian Slade et Dorian Gray...

Alors, finalement, dans quel catégorie classer Velvet Goldmine ? Difficile à dire, puisque le film est une vraie mozaïque de styles, changeant de genre comme Brian Slade change de coiffure. Le terme "film musical" semble s'appliquer au vu du sujet et de l'importance accordée à la musique, même si ce n'est pas une comédie musicale. Il y a du drame, ainsi qu'une part de comédie et même des bribes de polar. C'est également un "biopic fictif" (terme paradoxal...), doublé d'un hommage à Bowie et au glam rock. Mais c'est aussi et surtout un film unique, follement original, avec une équipe d'acteurs au top de leurs capacités et une bande originale sublime. Une curiosité à voir absolument, pour les fans des seventies comme pour les autres !

19 novembre 2012

Les Tudors


Titre original : The Tudors
Créateur : Michael Hirst
Avec : Jonathan Rhys-Meyers, Natalie Dormer, James Frain, Henry Cavill...
Dates de diffusion : 2007-2010
Pays : Irlande/Canada
Note : ♥♥♥♥

"If I cannot please the King... will he kill me ?"

Pendant très longtemps, je n'ai absolument pas été intéressée par les séries télé. Tous les spécimens auxquels mon entourage avait essayé en vain de me faire accrocher (de Buffy à Desperate Housewives en passant par Friends, How I met your Mother et autres détestables comédies américaines aux rires enregistrés...) m'avaient poussée à me tenir à l'écart de la télévision, persuadée qu'en dehors de quelques minutes de rire quotidien devant Kaamelott, je n'y trouverais jamais mon bonheur. Ce sont mes études de cinéma (et la passion de l'un de mes professeurs pour The Wire) et, par-dessus tout, le visionnage de Twin Peaks de David Lynch (voir ma critique) qui m'ont réconciliée avec le genre et m'ont entraînée à la découverte de petits bijoux  tels The Killing, The Office (les versions originales, pas les remakes inutiles, j'entends), Six Feet Under, Battlestar Galactica ou, donc, Les Tudors.

Je suis tombée sur la première saison des Tudors par hasard en 2008, et je n'en attendais pas grand-chose ; je n'ai décidé de donner une chance à la série qu'à cause de sa diffusion sur Arte (qui, souvent, est un gage de qualité) et de la présence d'acteurs de cinéma talentueux tels Jonathan Rhys-Meyers et Sam Neill. Sur le principe, j'aime les fictions historiques parce qu'elles comblent toujours mes lacunes en Histoire de façon intéressante, mais en pratique, les œuvres télévisées s'essayant à ce genre sont souvent peu convaincantes (entre docu-fictions ridicules et séries low-budget aux décors en carton-pâte...). Ceci dit, je sous-estimais à l'époque l'excellent niveau ausi bien scénaristique que cinématographique qu'avaient atteint les séries produites ces dernières années par des chaînes telles ABC, HBO ou ici Showtime, au point d'égaler - et parfois dépasser largement - les films destinés au grand écran.

Sur quatre saisons de 8 ou 10 épisodes, Les Tudors aborde une page de l'Histoire anglaise dont j'ignorais pour ainsi dire tout : la vie du roi Henry VIII pendant la première moitié du XVIème siècle, ses tribulations avec ses nombreuses épouses (le seul détail que je connaissais de lui !) et les événements menant à et suivant la Réforme protestante et la création de l'Église anglicane. La série suit le règne d'Henry VIII depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort en 1547 à l'âge de 55 ans, période sur laquelle il aura épousé pas moins de six femmes qui ont quasiment toutes connues des destins peu réjouissants : deux d'entres elles ont été décapitées sur les ordres du roi, deux d'entres elles sont mortes dans des circonstances plus ou moins suspectes, et une cinquième a rapidement été privée de son titre de reine sous prétexte qu'elle ressemblait à un cheval (!). Seule sa dernière épouse Katherine Parr en aura réchappé, et peut-être uniquement parce qu'Henry a eu la bonne idée de mourir avant d'avoir pu l'envoyer elle aussi à l'exécution.

Anne Boleyn (Natalie Dormer) et Henry VIII (Jonathan Rhys-Meyers)

Comme pour beaucoup de séries télé, l'intrigue des Tudors est difficile à résumer, étant donné qu'elle se déroule sur plusieurs décennies et inclut un grand nombre de personnages et d'arcs narratifs différents. Voici toutefois un bref synopsis présentant le point de départ de la série : Henry VIII (Jonathan Rhys-Meyers) est un jeune roi fougueux et coureur de jupons vivant un mariage pas très heureux avec la douce et très catholique Catherine d'Aragon (Maria Doyle Kennedy), qui ne parvient pas à lui produire un héritier mâle. Henry tombe bientôt sous le charme de la sexy et aguicheuse Anne Boleyn (Natalie Dormer), et décide de l'épouser, après voir annulé son mariage à Catherine. Pour ce faire, il va être conduit à réformer entièrement l'Église catholique, dénigrant l'autorité religieuse du Pape et s'auto-proclamant Chef Suprême de sa nouvelle Église d'Angleterre... Les Tudors mélange donc la petite histoire à la grande, développant en parallèle les considérables enjeux politiques, économiques et religieux du pays, et la vie privée et publique de tout un éventail de personnages intervenant dans ce contexte pour le moins perturbé : Charles Brandon (Henry Cavill), ami proche du roi ; le cardinal Wolsey (Sam Neill), son chancelier ; Thomas Cromwell (James Frain), son principal conseiller, et des dizaines d'autres personnages dont on suit l'évolution tantôt sur une seule saison, tantôt sur plusieurs.

La première qualité des Tudors et de faire de ces événements historiques des intrigues dignes des meilleurs thrillers. Le fil rouge de la Réforme se déroule lentement, insidieusement, au travers des obscures machinations orchestrées officiellement ou secrètement par chaque protagoniste (car de Cromwell à Wolsey en passant par le père d'Anne Boleyn ou les membres du Clergé, il n'y en a pas un pour rattraper l'autre : chez les Tudors, la magouille et la trahison, on aime ça.) On assiste aux causes et aux conséquences de la Réforme tant à la Cour que dans le reste du pays, par l'intermédiaire de plusieurs sous-intrigues qui finissent par se croiser ; chaque épisode se termine sur un efficace cliffhanger qui nous fait attendre impatiamment la suite. Et puis bien sûr, il y a a vie amoureuse d'Henry, véritable soap opera aussi prenant que sanglant. On assiste, fasciné, à l'ascension puis la chute - souvent radicale - de chacune de ses épouses, sentant peu à peu venir le drame, attendant en tremblant le moment où le roi découvrira leurs failles et les enverra sans pitié à l'échafaud. Le meilleur exemple est l'arc narratif entourant la cinquième femme d'Henry, la toute jeune Katherine Howard (Tamzin Merchant), dans la saison 4 ; apparaissant d'abord comme l'épouse parfaite adulée par le roi, elle s'avère peu à peu avoir une conduite licensieuse avec plusieurs hommes de la Cour, et chaque épisode la place progressivement dans une position plus dangereuse jusqu'à l'instant inévitable où toutes ses infidélités remontent à la surface, suivies de près par toute une ribambelle d'exécutions plus atroces les unes que les autres. 


Le roi et sa cinquième épouse, Katherine Howard (Tamzin Merchant)

Les personnages sont très bien développés et tous pourvus d'une complexité et d'une ambiguité souvent négligée dans les fictions historiques. Tous les aspects de la personnalité d'Henry VIII sont abordés et le scénario n'hésite pas à le rendre franchement abject, soulignant sa psychopathie, sa cruauté et sa mauvaise foi sans limites. Cependant, et c'est là l'intérêt des Tudors, on s'attache rapidement à lui et on le suit sur les quatre saisons sans se lasser. Chacun des personnages - hommes et femmes -, en fait, est profondément antipathique, égoïste, manipulateur et avide de pouvoir ; mais le créateur Michael Hirst les rend avant tout humains, et on en arrive toujours à les comprendre et même à les plaindre (les reines exécutées, Wolsey, Cromwell...). Chaque personnage suit également une évolution qui lui est propre au cours de la série, et aucun d'entre eux ne stagne à la place qui lui a été attribuée au départ dans le scénario.

Le casting, lui, est impeccable. Le beau Jonathan Rhys-Meyers est parfait dans le rôle-titre, interprétant un roi séduisant, fougueux, colérique et excessif. Les créateurs de la série n'ont pas hésité à l'enlaidir à mesure que les années passent (Rhys-Meyers joue en effet Henry sur une période de 30 ans), même s'ils ne sont pas allés jusqu'à le rendre obèse et parfaitement repoussant comme l'était le véritable Henry VIII à la fin de sa vie. Le reste du casting, en-dehors de Sam Neill (le cardinal Wolsey) qui tient un rôle principal dans la première saison, est constitué d'une belle brochette d'acteurs britanniques inconnus au bataillon, ce qui est un excellent choix puisqu'il rend les personnages bien plus crédibles. Henry Cavill est très convaincant dans le rôle de Charles Brandon, ami proche du roi qui devra subir toutes les frasques et pulsions meutrières de ce dernier ; James Frain est superbe dans celui du sombre et manipulateur Thomas Cromwell. On note quelques choix de casting atypiques, comme celui de Natalie Dormer dans le rôle d'Anne Boleyn ; sa prestation et son physique plutôt inhabituels renforcent la profondeur et l'intérêt du personnage, son intelligence et sa vulnérabilité prenant le pas sur la minette aguicheuse qu'elle semble d'abord être. Remarquons tout de même, enfin, la présence en guest star de quelques stars de cinéma telles Peter O'Toole (le pape Paul III) ou Max Von Sydow (le cardinal Von Waldburg). Dans l'ensemble, les comédiens des Tudors sont certainement infiniment plus sexy que ne l'étaient leurs alter egos historiques, mais que voulez-vous... On ne va pas se plaindre.

Côté mise en scène, la série est très belle et extrêmement soignée. Le rythme est lent, prend son temps (au point que certains spectacteurs reprochent aux Tudors son manque d'action), préférant se concentrer sur la psychologie des personnages que sur les scènes plus spectaculaires. La technique du montage parallèle est souvent utilisée, notamment pour opposer des scènes tristes et joyeuses, atroces et lègères : à plusieurs occasions, on verra ainsi des scènes de somptueux banquets mêlées à des scènes de torture ou d'exécution, renforçant l'aspect absurde et inhumain de telles pratiques et les injustices de la société de l'époque. Un exemple en est la magnifique séquence de la saison 4 (épisode 5), surnommée "The Execution Ballet" par les producteurs. D'un côté, on y voit la jeune Katherine Howard, enfermée dans une pièce sombre, exécutant de gracieux mouvements de danse classique et filmée au ralenti ; et de l'autre, on assiste à la scène la plus crue et insoutenable de la série, la mort de ses amants Thomas Culpepper (Torrance Coombs) et Francis Dereham (Allen Leech), respectivement décapité et pendu, éviscéré et démembré (sympa). La scène est dépourvue de son et uniquement accompagnée d'une musique douce et discrète, rendant le tout encore plus intense.


Thomas Cromwell (James Frain) et le cardinal Wolsey (Sam Neill)

Les ambiances colorées et lumineuses sont douces et efficaces, avec une très grande majorité de séquences tournées en intérieur ; la lueur chaleureuse des bougies dans les appartements du roi vient s'opposer à la froideur bleutée des cachots ou des lieux d'exécution. Les décors sont simples et sobres, sans prétention, se limitant surtout aux pièces fermées des divers châteaux où se déroule l'action. Les costumes, eux, sont magnifiques et nous plongent réellement dans l'atmosphère du XVIème siècle, des sublimes robes à corsage des femmes aux larges manteaux ornés d'or des hommes. J'ignore toutefois à quel point ils sont conformes ou non à la réalité historique, Michael Hirst ayant révélé lui-même qu'il voulait que les acteurs, de par leurs costumes, soient "sexed up"... En effet, on voit fréquemment Henry porter des hauts sans manches ou des pantalons de cuir moulants, et les femmes de larges décolletés. Enfiin, la bande originale, composée par Trevor Morris, est agéablement dépourvue de pathos et correspond parfaitement bien à l'univers visuel de la série.

Un certain nombre de spectateurs et de critiques ont reproché aux Tudors son excès de violence et de scènes sanglantes. Certes, certaines séquences sont assez difficilement soutenables (on décapite, on éviscère, on écartèle, on brûle, on jette dans de l'huile bouillante, on enfonce des fers rouges dans les fesses...), mais la série ne fait que dépeindre de façon réaliste les mœurs de la société de l'époque. Oui, c'est violent et gore, mais ces pratiques faisant partie intégrante de la vie à la cour d'Henry VIII, il me semble important de les montrer telles quelles ; par ailleurs, il n'y a aucune complaisance ou exagération dans ces moments de torture et d'exécutions. Au contraire, avec un peu de recul, ces scènes apparaissent finalement comme assez soft - allez donc faire un tour sur Wikipedia et vous verrez que la série n'atteint pas le degré d'horreur de la réalité du XVIème siècle...

Les Tudors est donc une série palpitante, intéressante au niveau historique et qui sait efficacement se renouveler au fil des saisons, portée par un groupe d'acteurs talentueux et une mise en scène extrêmement soignée. Sur le même sujet, je vous déconseille le très médiocre The Other Boleyn Girl (Deux Sœurs pour un Roi, 2008) de Justin Chadwick, preuve que la présence de deux actrices sexy (Natalie Portman et Scarlett Johansson) ne suffit pas à rattraper un scénario mal ficelé, un amas d'incohérences historiques et une pénible "hollywoodisation" de l'intrigue... Préférez l'excellente série 100% british de Michael Hirst !

3 août 2010

Match Point


Titre original : Match Point
Réalisateur : Woody Allen
Avec : Jonathan Rhys-Meyers, Scarlett Jonathan, Emily Mortimer, Matthew Goode...
Date de sortie : 2005
Pays : USA/Angleterre
Note : ♥♥♥♥♥
 
Connaissant le cinéma de Woody Allen, et en voyant l'affiche, je m'attendais à ce que Match Point soit dans la même veine que les œuvres précédentes : une comédie légère, drôle et satirique. Pourtant, Match Point n'est absolument pas une comédie ; le film tranche radicalement avec ce qu'Allen a pu faire auparavant.


Le résumé, toutefois, peut passer - à tort - pour un genre de tragi-comédie à l'américaine, à base de chassés-croisés sentimentaux. Voyez plutôt : le jeune et beau Chris Wilton (Jonathan Rhys-Meyers) s'installe à Londres pour y donner des cours de tennis. Il fait bientôt plus ample connaissance avec l'un de ses élèves, Tom Hewett (Matthew Goode), issu de la haute bourgeoisie anglaise. Tom lui présente sa sœur, Chloe (Emily Mortimer), dont Chris tombe amoureux. Il entame donc une relation avec Chloe, et est amené à fréquenter la riche famille Hewett, entre réceptions huppées et parties de chasse à la campagne.

Au cours de l'un de ces week-ends, Chris rencontre la très sexy Nola Rice (Scarlett Johansson), la fiancée de Tom. Alors que le couple de Chris et de Chloe commence à tomber dans une routine un brin ennuyeuse, Chris est irrésistiblement attiré par Nola... et réciproquement. 

Difficile d'en dire plus sans dévoiler des éléments clés de l'histoire. Mais rassurez-vous : une fois cette série d'événements mise en place (dans les premiers trois quarts d'heure du film), Match Point se transforme en ce qu'il est réellement : un thriller aussi passionnant qu'inattendu. Meurtres, enquête, fausses pistes et retournements de situation sont au rendez-vous...

La première phrase du film est représentative de toute la suite des événements. Pendant qu'une balle de tennis en gros plan touche le filet puis s'immobilise au-dessus par arrêt sur image, une voix off commente : "Les gens ont peur d'admettre qu'une grande part de notre existence est déterminée par la chance. Il est effrayant de penser que tant de choses échappent à notre contrôle. Il y a des moments dans un match où la balle touche le haut du filet, et pendant une fraction de seconde, elle peut soit passer le filet, soit non. Avec un peu de chance, elle passe, alors on gagne. Ou peut-être qu'elle ne passe pas, alors on perd."

Au cours du film, tous les personnages vont être confrontés à cette idée, vont être guidés par la chance - ou la malchance, pour certains. Au final, qui gagnera ? Qui perdra ? Le réalisateur nous tient en haleine jusqu'au bout, faisant naître un suspense mené d'une main de maître, jusqu'à la pirouette finale, génialement inattendue.

Pour Match Point, Woody Allen abandonne son lieu de tournage fétiche New-York pour venir tourner dans les beaux quartiers de Londres et dans la verdoyante campagne anglaise. Une fois n'est pas coutume, le film se déroule dans la haute société, entre dîners dans des restaurants de luxe, parties de chasse à courre, soirées à l'opéra... Pourtant, comme chez Agatha Christie, ce décor luxueux abrite les manigances peu reluisantes des personnages, de plus en plus terribles...

Le casting est impeccable. Jonathan Rhys-Meyers est parfait en héros ambitieux et glacial, à la beauté malsaine, poussé par un constant désir de s'élever dans la bonne société. Scarlett Johansson est elle aussi excellente en femme fatale pulpeuse et sexy ; elle apporte une profondeur bienvenue à son personnage, loin des clichés de la blonde superficielle. Nola Rice est cultivée, intelligente et pas aussi sûre d'elle qu'elle voudrait le faire croire. Chacun des acteurs arrive à retranscrire à l'écran la dualité de son personnage, dans ce monde où, sous les belles apparences, se cachent des hommes pas si irréprochables...

La musique, point important du film et quasiment personnage à part entière, accompagne la majeure partie de Match Point. Woody Allen a choisi de n'utiliser que des opéras classiques, que son héros Chris apprécie tant. L'opéra apporte une sorte de distance froide par rapport aux terribles événements auxquels on assiste...

Un film inquiétant au suspense haletant et au dénouement spectaculaire. Un grand Woody Allen, à ne pas manquer !