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9 juin 2011

Mulholland Drive


Titre original : Mulholland Drive
Réalisateur : David Lynch
Avec : Naomi Watts, Laura Elena Harring, Justin Theroux, Patrick Fishler...
Date de sortie : 2001
Pays : USA
Note : ♥♥♥♥♥ 

 "I hope that I never see that face, ever, outside of a dream." 

[Attention : cette critique contient des spoilers.]

Je poursuis la série David Lynch avec le premier de ses films que j'aie vu, et qui reste, aujourd'hui encore, l'un de mes préférés. Mulholland Drive - avant-dernier long-métrage de Lynch avant Inland Empire en 2006 - fait partie des films les plus complexes et aboutis du cinéaste, et requiert au minimum quatre ou cinq visionnages si l'on désire comprendre l'oeuvre dans les moindres détails. Personnellement, même après avoir vu le film une bonne quinzaine de fois, je continue à découvrir de nouveaux indices à chaque visionnage. Comme souvent chez Lynch, le spectateur n'est pas passif mais participe activement à l'interprétation et au décryptage du film.

L'histoire : Betty Elms (Naomi Watts) est une jeune actrice canadienne venue tenter sa chance à Hollywood, où sa tante lui a prêté une maison. Alors que Betty s'y installe, elle découvre sous la douche une femme brune, Rita (Laura Helena Harring), venue se réfugier dans la villa après un accident de voiture qui l'a laissée totalement amnésique. La seule chose que possède Rita est un sac à main, contenant une grosse somme d'argent et une étrange clé bleue. Ensemble, les deux femmes vont tenter de percer les mystères qui entourent l'identité de Rita...

Le synopsis pourrait s'arrêter là. Mulholland Drive serait alors un énième thriller sur une quête de la vérité, sans originalité particulière. Mais ce serait mal connaître l'esprit tortueux de David Lynch, qui nous offre ici mille fois plus qu'un bon polar. En effet, le résumé ci-dessus ne couvre qu'une partie du film ; la vraie histoire, celle que l'on commence à soupçonner dans le dernier tiers de Mulholland Drive, est infiniment plus complexe, intrigante et typiquement lynchienne. Je précise que j'ignore si mon interprétation du film est la bonne, ou la seule valable, mais je vais malgré tout essayer de la partager avec vous. Attention : si vous n'avez jamais vu le film, vous risquez d'être perdus en lisant ce qui suit.

Le film, en réalité, est composé de deux parties ; la première, d'une durée de presque deux heures, est un rêve, une illusion se déroulant dans la tête du personnage principal. La seconde partie, qui dure une trentaine de minutes, nous ramène brutalement à la réalité en chamboulant tout ce que les deux premières heures ont construit pour le spectateur. (Notons que Lynch s'est indubitablement inspiré, pour la construction globale de son film, de l'œuvre de la réalitrice Maya Deren, et notamment de son court-métrage Meshes of the Afternoon, 1943.)

Dans la partie "Rêve", celle qui raconte l'histoire de Betty et Rita, nous avons deux personnages féminins radicalement opposés. D'un côté, il y a Betty, blonde vêtue de rose, innocente, naïve et enfantine, à qui tout semble réussir. Elle vit dans une villa somptueuse, sa carrière d'actrice démarre de façon très prometteuse, et elle guide et épaule Rita dans sa quête identitaire. Rita semble être l'exact opposé de Betty - brune, mature, sensuelle, toujours vêtue de rouge et de noir, mystérieuse et mêlée à de sordides affaires. Elle est en position de faiblesse par rapport à Betty, seule, effrayée et amnésique. Betty, elle, guide littéralement une Rita peu sûre d'elle, prenant totalement en main leur "enquête" - un point important pour la compréhension de la suite des événements.

En parallèle de l'histoire des deux jeunes femmes, plusieurs autres axes narratifs se développent : d'un côté, la journée mouvementée du jeune réalisateur Adam Kesher (Justin Theroux), manipulé par la mafia locale et forcé d'engager sur son nouveau film une starlette dont il ne veut pas, Camilla Rhodes (Melissa George) ; de l'autre, les agissements louches d'un tueur maladroit cherchant à s'emparer d'un mystérieux carnet noir ; et enfin, l'étrange discussion entre un psychologue (Michael Cooke) et son patient Dan (Patrick Fischler), qui lui raconte un rêve avant de mourir dans d'étranges circonstances.

A priori, toutes ces histoires ne sont pas liées, ou du moins, on n'en a pas la preuve pendant la première partie du film. L'atmosphère est lourde et effrayante, et la multiplication des intrigues laisse le spectateur aussi fasciné que perplexe. Paradoxalement, Mulholland Drive ne devient cohérent qu'au moment où tout le récit s'effondre. On entre alors dans la deuxième partie du film, que j'ai appelée la partie "Réalité".

La transition entre les deux parties s'effectue lors d'une scène intense et effrayante durant laquelle Betty et Rita, toujours dans le cadre de leur enquête, se rendent dans un petit theâtre appelé le Club Silencio. Là, sur une scène ornée des rideaux rouges si chers à David Lynch, un homme en smoking récite d'étranges paroles. "Vous entendez un orchestre, et pourtant il n'y en a pas. Tout ceci n'est qu'un enregistrement. Il n'y a pas de musiciens. Tout n'est qu'une illusion." Tout n'est qu'une illusion - voilà la clé de l'intrigue du film. Dans son sac à main, Betty trouve soudain une boîte bleue, de la même couleur que la clé que possédait Rita. De retour à la villa, Rita s'empare de la clé et ouvre la boîte, dans laquelle la caméra plonge... Fondu au noir.

Puis une voix : "Hey, pretty girl... Time to wake up." Lynch nous prévient que l'illusion vient de se terminer. Nous sommes à présent réveillés, nous sommes dans le réel.

Dans la scène suivante, nous retrouvons Betty, allongée dans son lit, hagarde et maladive. Sauf que bientôt, on apprend que Betty ne s'appelle plus Betty Elms, mais Diane Selwyn. Lorsque Rita réapparaît à l'écran, c'est sous le nom de Camilla Rhodes. Et cette fois, les relations entre les deux femmes sont radicalement inversées. Diane est une actrice ratée, perpétuellement dans l'ombre de Camilla, qui la traite avec pitié et condescendance. Amoureuse de Camilla, Diane ne supporte pas de voir celle-ci dans les bras d'Adam Kesher, le jeune réalisateur prometteur déjà vu dans la première partie du film. Ainsi, un par un, tous les personnages énigmatiques que l'on a croisés au cours des deux premières heures du film reviennent, se croisent, interagissent. Les connexions se font, les intrigues parallèles se regroupent pour n'en former qu'une seule...

Après avoir compris l'existence rejetée et misérable de Diane, il devient relativement aisé de comprendre la première partie de Mulholland Drive. Diane, dans son rêve/illusion, s'est construit un personnage idéalisé, la jeune et innocente Betty, le strict opposé d'elle-même. De la même façon, Camilla, la femme dominatrice et méprisante qui l'a tant fait souffrir dans la réalité, devient une victime, soumise aux désirs de Betty. Même chose pour Adam Kesher, à qui Diane fait subir une véritable descentes aux enfers dans le scénario idéal qu'elle a construit sans son inconscient. La première partie du film représente la vie que Diane aurait aimé vivre, et la seconde celle qu'elle vit en réalité.

Bien sûr, il est difficile de saisir l'intrigue dans ses moindres ramifications en n'ayant vu Mulholland Drive qu'une seule fois. Généralement, au premier visionnage, le sentiment dominant chez le spectateur est plutôt la frustration et la perplexité. Mais c'est la que réside toute la beauté et le génie de David Lynch - au lieu de nous servir les réponses sur un plateau, il nous pousse à les découvrir par nous-mêmes. Ainsi, chaque personnage, chaque lieu, chaque réplique se doit d'être étudiée et analysée en détail, et ce n'est qu'en s'immergeant totalement dans le film qu'on va le comprendre dans sa totalité, et se rendre compte que tout se tient, que rien n'est laissé au hasard.

Mulholland Drive est, je le disais, l'un des films les plus aboutis de Lynch, l'un de ceux où le cinéaste développe le plus en profondeur les thèmes qui lui sont chers : la dualité, la folie, la face cachée de l'Amérique. Comme dans Blue Velvet, Lost Highway ou Twin Peaks, on retrouve l'éternelle opposition entre la femme blonde et la femme brune, l'innocence et la perversion, l'enfant et l'adulte, le Bien et le Mal. Betty et Rita, ce sont les Sandy et Dorothy de Blue Velvet, les Laura Palmer et Maddy Ferguson de Twin Peaks, les Renee et Alice de Lost Highway. Pour la troisième fois, Lynch fait jouer à une même actrice deux rôles différents, poussant à l'extrême ce thème du doppelgänger présent dans toute sa filmographie.

Lynch poursuit également son exploration des dessous du rêve américain, rêve qui vire encore une fois au cauchemar. Après avoir révélé les secrets sanglants cachés sous les apparences paisibles de petites villes de province (Twin Peaks, Blue Velvet), c'est cette fois à Hollywood que se déroule l'action du film, dans le milieu de l'industrie cinématographique. Là encore, les paillettes, somptueuses villas et tapis rouges ne sont qu'une façade, un décor de carton-pâte masquant une réalité bien plus sordide et inquiétante, à base de meurtres, de trahison, d'autodestruction et de désillusion. Contrairement à Blue Velvet et son déconcertant happy end, la fin de Mulholland Drive est brutale et pessimiste, comparable à celle de Twin Peaks (la série) dans la mesure où l'on assiste, impuissants, à une victoire des aspects les plus sombres de l'âme humaine.

La qualité du film, en dehors de son scénario époustouflant, est dûe en grande partie à ses actrices principales, Naomi Watts et Laura Helena Harring, qui livrent chacune une magnifique double performance, touchante, intense et dérangeante. Les seconds rôles sont eux aussi parfaitement écrits et interprétés, que ce soit le personnage troublant de Dan, le patient du psychologue ; Coco, l'inquiétante concierge de Betty ; Joe, le tueur à gages raté ; ou Woody Katz, l'acteur un brin pervers qui accompagne Betty dans son premier casting. Mention spéciale à Angelo Badalamenti qui, en plus d'avoir écrit la sublime bande originale du film, apparaît à l'écran dans le rôle de Luigi Castigliani, mafieux glacial et capricieux qui recrache consciencieusement le café qu'on lui sert, dans une scène aussi aburde qu'hilarante, clin d'oeil probable à Dale Cooper et son adoration sans bornes du café noir.

Mulholland Drive est donc, par bien des aspects, l'œuvre de Lynch qui explore le plus en détails la totalité des thématiques chères au cinéaste. Notons également qu'il s'agit du premier film où le héros masculin est complètement évincé, au profit de personnages principaux exclusivement féminins (une évolution que l'on retrouvera cinq ans plus tard dans Inland Empire). Thriller passionnant, inquiétant et troublant, film expérimental à l'intrigue complexe, Mulholland Drive continue à fasciner même au énième visionnage. Du pur et excellent David Lynch.

22 mai 2011

Twin Peaks


Titre original : Twin Peaks
Créateur : David Lynch
Avec : Kyle MacLachlan, Michael Ontkean, Sherilyn Fenn, Lara Flynn Boyle...
Dates de diffusion : 1990-1991
Pays : USA
Note : ♥♥♥♥♥ 

" You know, this is - excuse me - a damn fine cup of coffee."

Après Blue Velvet, je continue sur ma lancée lynchienne avec la série qui a révolutionné l'histoire de la télévision dans les années 1990 : Twin Peaks. Le problème, c'est qu'il est très difficile d'écrire une critique de Twin Peaks, sans en dévoiler trop, sans embrouiller les lecteurs étrangers à l'histoire. Pour faire simple, disons qu'il s'agit de la meilleure série télévisée jamais créée (et tout le monde est d'accord là-dessus), la série qui en a inspiré tant d'autres, la série devenue culte immédiatement après sa diffusion et qui l'est toujours. L'une des très rares œuvres à laquelle j'ai accordé cinq ♥ sur ce blog (et ce n'est pas peu dire).

La série, écrite par David Lynch et Mark Frost et première œuvre pour la télévision de Lynch (suivra notamment la mini-série non-narrative Rabbits en 2002), fut initialement diffusée sur la chaîne américaine ABC en avril 1990. Elle comporte 30 épisodes rassemblés en deux saisons de longueur inégale (saison 1 : pilote + 6 épisodes ; saison 2 : 23 épisodes), et chaque épisode équivaut à une durée d'une journée dans la narration.

L'histoire : dans la paisible bourgade de Twin Peaks, à la frontière canadienne, on retrouve le corps sans vie de la jeune Laura Palmer (Sheryl Lee), lycéenne de 17 ans, enveloppée dans une bâche en plastique et sauvagement assassinée. Les autorités locales, menées par le sheriff Harry Truman (Michael Ontkean) ouvrent une enquête sur le meurtre, aidés par l'agent spécial Dale Cooper (Kyle MacLachlan), envoyé sur les lieux par le FBI. Bien vite, ce dernier se rend compte que Laura Palmer est loin d'être l'adolescente pure et innocente qu'on lui avait décrite ; et plus il va s'enfoncer dans les méandres de cette affaire compliquée, plus Cooper va comprendre que Twin Peaks et ses habitants cachent de sombres et inavouables secrets...

L'intrigue de base paraît donc simple : un meurtre, une enquête, et une équipe de policiers en guise de héros. Au fond, rien de bien révolutionnaire. Sauf que Twin Peaks va beaucoup, beaucoup plus loin. Ce qui démarre comme une simple affaire policière devient vite une intrigue bien plus complexe, bien plus tordue (après tout, nous sommes chez David Lynch). Dès les premiers épisodes, certains indices nous font comprendre que nous n'évoluerons pas uniquement sur un terrain réaliste, mais aussi dans un monde fantasmagorique, onirique et surnaturel. Le héros, Cooper, est certes un brillant agent du FBI, mais pas seulement : il est en effet persuadé que ses rêves, aussi absurdes soient-ils, sont des indices qui l'aideront à résoudre le mystère du meurtre - ce qui se vérifiera par la suite. Très tôt, les personnages mentionnent d'étranges pouvoirs à l’œuvre dans la forêt. Très tôt également, Lynch déconcerte totalement le spectateur en incluant dans le paysage réaliste des séquences aussi irréelles qu'effrayantes, peuplées de nains parlant à l'envers, de café solide et de pièces aux rideaux rouges. Rêve, vision ou réalité, on ne le saura que bien plus tard (et encore).

Twin Peaks parvient donc à instaurer un audacieux mélange des genres, sans jamais pour autant tomber dans le ridicule ou le peu plausible. Chaque élément, réel ou fantastique, est intégré de façon si convaincante au scénario que tout se tient parfaitement et qu'on ne remet jamais sa crédibilité en cause. En ce sens, la série réussit là où, par la suite, beaucoup ont échoué (voir le délire mystico-fantastique de Lost, par exemple...). 

L'autre grande qualité de Twin Peaks réside dans le développement de ses protagonistes. Le pari n'était pas gagné d'avance : en effet, au lieu d'avoir affaire à un nombre restreint de personnages évoluant dans un espace réduit (exemples : les quelques médecins de l'hôpital d'Urgences ; les quatre copines de Desperate Housewives...), Lynch s'attaque ici à la population de toute une ville. Certes, il y a des personnages plus ou moins importants ; mais le nombre de personnages dits "principaux", c'est-à-dire essentiels à l'intrigue, s'élève probablement à une bonne trentaine. Pas facile, dans ces conditions, de développer chacun des protagonistes en profondeur et d'éviter les personnages superficiels.

David Lynch et Mark Frost y réussissent parfaitement. Chacun des personnages est admirablement bien écrit, bénéficie d'une vraie personnalité et surtout, d'une vraie originalité. Tous les habitants de Twin Peaks possèdent un ou plusieurs traits de caractère uniques, qui en font des personnages mémorables et attachants (dans le bon ou le mauvais sens du terme, selon s'ils sont "gentils" ou "méchants"). Il y a Nadine (Wendy Robie), la trentenaire borgne obsédée par les tringles à rideaux ; Andy (Harry Goaz), l'adjoint du sheriff peureux et maladroit qui fond en larmes à la vue d'un cadavre ; l'agent du FBI Gordon Cole (David Lynch himself), sourd comme un pot et qui ne s'exprime qu'en hurlant ; Leland Palmer (Ray Wise), le père de la victime, qui manifeste sa tristesse en chantant et dansant comme un hystérique ; Dr. Jacoby (Russ Tamblyn), le psychiatre hippie de Laura, fan d'Hawaï et de tours de magie... Ce sont ces personnages hauts en couleur qui font une bonne partie du charme de la série, d'autant plus qu'ils sont joués par une brochette d'acteurs tout à fait convaincants.

Et puis, bien sûr, il y a le héros, Special Agent Dale Cooper, qui découvre avec un œil neuf - et très enthousiaste - la vie provinciale. Cooper s'extasie devant la beauté des arbres qui peuplent les forêts de Twin Peaks, s'émerveille systématiquement devant le café qu'il boit à longueur de journée, et n'enquête jamais sans être accompagné par un gigantesque plateau de donuts. Il commence ses journées par quelques exercices de méditation tibétaine, a des visions de nains et de géants qui l'aident dans l'affaire du meurtre, et ne se sépare jamais d'un mini-magnétophone avec lequel il enregistre des messages adressés à Diane, sa secrétaire qu'on ne verra jamais (messages qui peuvent aussi bien concerner l'enquête en cours que le prix et le contenu exact de son petit déjeuner). Comme pour les personnages secondaires, c'est cette accumulation de détails originaux qui font tout le sel du personnage. Sans compter que tout excentrique qu'il puisse paraître, Cooper est aussi un excellent agent du FBI, futé et drôle, franc et direct, cool et laconique en toutes circonstances, et qui compte autant sur le surnaturel que sur la science pour résoudre sa difficile enquête. Un héros comme on les aime, en somme, superbement interprété par le trop rare Kyle MacLachlan.

Le succès monumental de Twin Peaks vient aussi, très certainement, du don pour le suspense des deux auteurs. Ceux-ci parviennent à ménager une tension quasi-insoutenable pendant toute la série, sans jamais faiblir. Chaque épisode comporte son lot de révélations, d'indices et de retournements de situation ; aucun élément n'est laissé au hasard, tout est cohérent jusque dans les moindres détails. Et, comme souvent dans les séries, chaque épisode se termine sur un magistral cliffhanger qui laisse le spectateur totalement en état de manque. Et si le meurtre de Laura Palmer, intrigue-clé de la série, est résolu avant la fin de la deuxième saison, c'est uniquement pour que l'intrigue puisse mieux s'épaissir par la suite, relançant l'histoire après une fausse conclusion... jusqu'à la vraie fin de la série, véritable coup de poing dans l'estomac du spectateur, qui n'est pas prêt de l'oublier (je n'en dirai pas plus, évidemment).

Au-delà de la qualité de son écriture et de son scénario, Twin Peaks est aussi magnifique sur le plan technique et cinématographique. Comme toujours chez Lynch, chaque plan sans exception est d'une beauté époustouflante, notamment grâce à un jeu de lumières, rougeâtres et très contrastées, qui fait l'identité visuelle de la série. Encore une fois, Lynch nous prouve son talent pour rendre des lieux en apparence anodins chargés d'une lourde ambiance - effrayante, inquiétante ou chaleureuse, selon les cas. Et puis, Twin Peaks ne serait bien sûr pas la même sans sa musique, créée par le compositeur attitré de Lynch, Angelo Badalamenti. Pendant toute la série, cinq ou six thèmes musicaux récurrents se succèdent, chaque thème représentant une atmosphère particulière. La musique, douce et lancinante, est quasi-omniprésente dans chacun des épisodes.

Twin Peaks est donc une série (très) proche de la perfection sous tous ses aspects, que ce soit par son scénario, le jeu de ses acteurs, la qualité de l'image ou de la bande originale... Tout en étant un peu plus "accessible" que certains autres films de Lynch (notamment Mulholland Drive, Eraserhead ou Inland Empire...), la série porte tout de même bien la patte personnelle et unique du réalisateur. Après Blue Velvet (1986), Lynch poursuit son exploration des petites villes de province, porteuses de bien des mystères et des secrets... et signe ici l'un des monuments de l'histoire du cinéma et de la télévision, tout simplement. Bref, si vous ne deviez voir qu'une seule série dans votre courte existence, que ce soit Twin Peaks.

5 mai 2011

Blue Velvet


Titre original : Blue Velvet
Réalisateur : David Lynch
Avec : Kyle MacLachlan, Isabella Rosselini, Laura Dern, Dennis Hopper...
Date de sortie : 1986
Pays : USA
Note : ♥♥♥♥

"I can't figure out if you're a detective or a pervert." 

Je me rendais compte récemment que depuis que je tiens ce blog, je n'avais encore jamais écrit de critique d'un film de David Lynch - réalisateur dont je suis pourtant totalement fan depuis longtemps. Comme j'ai récemment revu Blue Velvet, j'en profite pour le commenter aujourd'hui. 

Blue Velvet est le quatrième long-métrage de David Lynch, après le très troublant Eraserhead, le drame en noir et blanc Elephant Man et le déconcertant film de science-fiction Dune, qui fut un relatif échec public et critique en 1984. Blue Velvet explore une thématique chère à Lynch, que l'on retrouvera par la suite dans plusieurs de ses autres films et particulièrement dans sa série Twin Peaks (1990) : les sordides secrets cachés sous les apparences paisibles d'une petite ville de province.

Blue Velvet raconte la dangereuse descente aux enfers de Jeffrey Beaumont (Kyle MacLachlan), jeune étudiant qui voit son monde tranquille s'effondrer au moment où il trouve, dans l'herbe verte de la paisible bourgade de Lumberton, une oreille humaine fraîchement coupée. Après avoir apporté l'oreille à un détective travaillant pour la police locale, Jeffrey se lie d'amitié avec la fille de celui-ci, Sandy (Laura Dern) ; ensemble, les deux jeunes gens vont mener leur propre enquête pour tenter de percer le mystère. Sandy, grâce à sa parenté avec le détective chargé de l'affaire, en apprend plus qu'elle ne le devrait et partage ces informations avec un Jeffrey enthousiaste qui se transforme rapidement en enquêteur amateur. Lorsque Sandy lui cite le nom d'une certaine Dorothy Vallens (Isabella Rosselini), chanteuse de cabaret, Jeffrey se met en tête de l'espionner et se cache dans son appartement. Sans le savoir, il pénètre alors un monde aussi mystérieux que menaçant, et va vite se retrouver pris au piège, confronté à de dangereux individus, notamment le psychopathe Frank Booth (Dennis Hopper), ainsi qu'à ses fantasmes les plus inavoués...

Le film s'ouvre sur une série de plans montrant une petite ville américaine idéalisée : fleurs rouges poussant au pied de clôtures d'un blanc étincelant sur fond de ciel bleu azur, pelouses verdoyantes arrosées par des habitants souriants..., le tout sur une douce chanson rétro de Bobby Vinton, qui donne son titre au film. Pourtant, dès le début, les images créent un certain malaise. On devine très vite que cette perfection n'est qu'une apparence, que cette bourgade idéale est artificielle. En effet, quelques minutes plus tard, la caméra s'enfonce dans l'herbe verte pour filmer en gros plan... une oreille humaine, à moitié décomposée et dévorée par une multitude d'insectes grouillants. La musique est remplacée par le son de ces insectes, largement amplifié, faisant de la scène une véritable vision d'horreur, grotesque et écœurante.

À partir de là, toute l'innocence, la tranquillité et la paix de la petite ville paraissent faux. Les costumes sont trop kitsch pour être crédibles, les dialogues trop niais (la première rencontre entre Sandy et Jeffrey ressemble à un mauvais épisode de soap opera), le jeu des acteurs trop forcé. C'est là un procédé entièrement volontaire de la part de Lynch, qui voulait qu'au moment où l'intrigue bascule, tout le reste bascule avec elle. Blue Velvet devient réaliste une fois que les apparences sont détruites, une fois qu'on pénètre dans le monde secret et souterrain qu'abrite la ville de Lumberton.

Les acteurs révèlent seulement à ce moment-là l'étendue de leur talent, livrant tous des prestations mémorables - Kyle MacLachlan joue à la perfection le mélange d'innocence et de perversité qui anime son personnage de détective amateur, Isabella Rosselini est saisissante en femme perturbée, tour à tour victime et tortionnaire, et Dennis Hopper livre une interprétation hallucinée de son personnage sadique, violent, shooté à l'oxygène et dangereusement fou.

Comme toujours chez Lynch, le malaise est permanent, même dans les scènes les plus triviales et en apparence joyeuses, bercées par la musique toujours opressante de son compositeur fétiche, Angelo Badalamenti (que l'on aperçoit d'ailleurs au piano dans une séquence où Dorothy chante Blue Velvet au cabaret). Le soit-disant happy end du film en est l'exemple parfait : dans un monde apparemment revenu à la normale, le spectateur demeure cependant habité par un sentiment d'inquiétude. Sur l'un des derniers plans, on aperçoit un oiseau qui, tout au long du film, est présenté comme un symbole d'amour et de bonheur ; mais dans son bec, l'oiseau tient un scarabée mort, ce même scarabée qui dévorait l'oreille coupée au début du film... "It's a strange world", dit Sandy à un Jeffrey plus perturbé qu'heureux.

L'oiseau est d'ailleurs une référence directe à la série Twin Peaks créée par Lynch quelques années plus tard, dans laquelle on voit exactement le même dans le premier plan du générique - signe d'une nouvelle plongée dans les dessous d'une petite ville américaine. En ce sens, Blue Velvet est un véritable "premier jet" de Twin Peaks, une ébauche de ce que la série explorera plus en profondeur et en complexité. Violence, meurtre et viol sont à nouveau au programme - et le personnage principal de Twin Peaks, Special Agent Cooper du FBI qui plonge au coeur des secrets de la ville, est indéniablement la continuité, la version plus mature de l'apprenti enquêteur qu'était Jeffrey Beaumont (Cooper est interprété par le même Kyle MacLachlan). La thématique de la "face cachée de l'Amérique" sera encore explorée par Lynch dans le plus récent Mulholland Drive en 2001, dont l'intrigue se passe cette fois à Hollywood.

Blue Velvet est un film à multiples facettes, tour à tour thriller, comédie noire (de cet humour absurde caractéristique de Lynch), film érotique et voyage initiatique ; une œuvre déroutante et malsaine qui ne laisse pas indifférent. L'un des (nombreux) chefs-d'œuvre de David Lynch.