9 juin 2011

Mulholland Drive


Titre original : Mulholland Drive
Réalisateur : David Lynch
Avec : Naomi Watts, Laura Elena Harring, Justin Theroux, Patrick Fishler...
Date de sortie : 2001
Pays : USA
Note : ♥♥♥♥♥ 

 "I hope that I never see that face, ever, outside of a dream." 

[Attention : cette critique contient des spoilers.]

Je poursuis la série David Lynch avec le premier de ses films que j'aie vu, et qui reste, aujourd'hui encore, l'un de mes préférés. Mulholland Drive - avant-dernier long-métrage de Lynch avant Inland Empire en 2006 - fait partie des films les plus complexes et aboutis du cinéaste, et requiert au minimum quatre ou cinq visionnages si l'on désire comprendre l'oeuvre dans les moindres détails. Personnellement, même après avoir vu le film une bonne quinzaine de fois, je continue à découvrir de nouveaux indices à chaque visionnage. Comme souvent chez Lynch, le spectateur n'est pas passif mais participe activement à l'interprétation et au décryptage du film.

L'histoire : Betty Elms (Naomi Watts) est une jeune actrice canadienne venue tenter sa chance à Hollywood, où sa tante lui a prêté une maison. Alors que Betty s'y installe, elle découvre sous la douche une femme brune, Rita (Laura Helena Harring), venue se réfugier dans la villa après un accident de voiture qui l'a laissée totalement amnésique. La seule chose que possède Rita est un sac à main, contenant une grosse somme d'argent et une étrange clé bleue. Ensemble, les deux femmes vont tenter de percer les mystères qui entourent l'identité de Rita...

Le synopsis pourrait s'arrêter là. Mulholland Drive serait alors un énième thriller sur une quête de la vérité, sans originalité particulière. Mais ce serait mal connaître l'esprit tortueux de David Lynch, qui nous offre ici mille fois plus qu'un bon polar. En effet, le résumé ci-dessus ne couvre qu'une partie du film ; la vraie histoire, celle que l'on commence à soupçonner dans le dernier tiers de Mulholland Drive, est infiniment plus complexe, intrigante et typiquement lynchienne. Je précise que j'ignore si mon interprétation du film est la bonne, ou la seule valable, mais je vais malgré tout essayer de la partager avec vous. Attention : si vous n'avez jamais vu le film, vous risquez d'être perdus en lisant ce qui suit.

Le film, en réalité, est composé de deux parties ; la première, d'une durée de presque deux heures, est un rêve, une illusion se déroulant dans la tête du personnage principal. La seconde partie, qui dure une trentaine de minutes, nous ramène brutalement à la réalité en chamboulant tout ce que les deux premières heures ont construit pour le spectateur. (Notons que Lynch s'est indubitablement inspiré, pour la construction globale de son film, de l'œuvre de la réalitrice Maya Deren, et notamment de son court-métrage Meshes of the Afternoon, 1943.)

Dans la partie "Rêve", celle qui raconte l'histoire de Betty et Rita, nous avons deux personnages féminins radicalement opposés. D'un côté, il y a Betty, blonde vêtue de rose, innocente, naïve et enfantine, à qui tout semble réussir. Elle vit dans une villa somptueuse, sa carrière d'actrice démarre de façon très prometteuse, et elle guide et épaule Rita dans sa quête identitaire. Rita semble être l'exact opposé de Betty - brune, mature, sensuelle, toujours vêtue de rouge et de noir, mystérieuse et mêlée à de sordides affaires. Elle est en position de faiblesse par rapport à Betty, seule, effrayée et amnésique. Betty, elle, guide littéralement une Rita peu sûre d'elle, prenant totalement en main leur "enquête" - un point important pour la compréhension de la suite des événements.

En parallèle de l'histoire des deux jeunes femmes, plusieurs autres axes narratifs se développent : d'un côté, la journée mouvementée du jeune réalisateur Adam Kesher (Justin Theroux), manipulé par la mafia locale et forcé d'engager sur son nouveau film une starlette dont il ne veut pas, Camilla Rhodes (Melissa George) ; de l'autre, les agissements louches d'un tueur maladroit cherchant à s'emparer d'un mystérieux carnet noir ; et enfin, l'étrange discussion entre un psychologue (Michael Cooke) et son patient Dan (Patrick Fischler), qui lui raconte un rêve avant de mourir dans d'étranges circonstances.

A priori, toutes ces histoires ne sont pas liées, ou du moins, on n'en a pas la preuve pendant la première partie du film. L'atmosphère est lourde et effrayante, et la multiplication des intrigues laisse le spectateur aussi fasciné que perplexe. Paradoxalement, Mulholland Drive ne devient cohérent qu'au moment où tout le récit s'effondre. On entre alors dans la deuxième partie du film, que j'ai appelée la partie "Réalité".

La transition entre les deux parties s'effectue lors d'une scène intense et effrayante durant laquelle Betty et Rita, toujours dans le cadre de leur enquête, se rendent dans un petit theâtre appelé le Club Silencio. Là, sur une scène ornée des rideaux rouges si chers à David Lynch, un homme en smoking récite d'étranges paroles. "Vous entendez un orchestre, et pourtant il n'y en a pas. Tout ceci n'est qu'un enregistrement. Il n'y a pas de musiciens. Tout n'est qu'une illusion." Tout n'est qu'une illusion - voilà la clé de l'intrigue du film. Dans son sac à main, Betty trouve soudain une boîte bleue, de la même couleur que la clé que possédait Rita. De retour à la villa, Rita s'empare de la clé et ouvre la boîte, dans laquelle la caméra plonge... Fondu au noir.

Puis une voix : "Hey, pretty girl... Time to wake up." Lynch nous prévient que l'illusion vient de se terminer. Nous sommes à présent réveillés, nous sommes dans le réel.

Dans la scène suivante, nous retrouvons Betty, allongée dans son lit, hagarde et maladive. Sauf que bientôt, on apprend que Betty ne s'appelle plus Betty Elms, mais Diane Selwyn. Lorsque Rita réapparaît à l'écran, c'est sous le nom de Camilla Rhodes. Et cette fois, les relations entre les deux femmes sont radicalement inversées. Diane est une actrice ratée, perpétuellement dans l'ombre de Camilla, qui la traite avec pitié et condescendance. Amoureuse de Camilla, Diane ne supporte pas de voir celle-ci dans les bras d'Adam Kesher, le jeune réalisateur prometteur déjà vu dans la première partie du film. Ainsi, un par un, tous les personnages énigmatiques que l'on a croisés au cours des deux premières heures du film reviennent, se croisent, interagissent. Les connexions se font, les intrigues parallèles se regroupent pour n'en former qu'une seule...

Après avoir compris l'existence rejetée et misérable de Diane, il devient relativement aisé de comprendre la première partie de Mulholland Drive. Diane, dans son rêve/illusion, s'est construit un personnage idéalisé, la jeune et innocente Betty, le strict opposé d'elle-même. De la même façon, Camilla, la femme dominatrice et méprisante qui l'a tant fait souffrir dans la réalité, devient une victime, soumise aux désirs de Betty. Même chose pour Adam Kesher, à qui Diane fait subir une véritable descentes aux enfers dans le scénario idéal qu'elle a construit sans son inconscient. La première partie du film représente la vie que Diane aurait aimé vivre, et la seconde celle qu'elle vit en réalité.

Bien sûr, il est difficile de saisir l'intrigue dans ses moindres ramifications en n'ayant vu Mulholland Drive qu'une seule fois. Généralement, au premier visionnage, le sentiment dominant chez le spectateur est plutôt la frustration et la perplexité. Mais c'est la que réside toute la beauté et le génie de David Lynch - au lieu de nous servir les réponses sur un plateau, il nous pousse à les découvrir par nous-mêmes. Ainsi, chaque personnage, chaque lieu, chaque réplique se doit d'être étudiée et analysée en détail, et ce n'est qu'en s'immergeant totalement dans le film qu'on va le comprendre dans sa totalité, et se rendre compte que tout se tient, que rien n'est laissé au hasard.

Mulholland Drive est, je le disais, l'un des films les plus aboutis de Lynch, l'un de ceux où le cinéaste développe le plus en profondeur les thèmes qui lui sont chers : la dualité, la folie, la face cachée de l'Amérique. Comme dans Blue Velvet, Lost Highway ou Twin Peaks, on retrouve l'éternelle opposition entre la femme blonde et la femme brune, l'innocence et la perversion, l'enfant et l'adulte, le Bien et le Mal. Betty et Rita, ce sont les Sandy et Dorothy de Blue Velvet, les Laura Palmer et Maddy Ferguson de Twin Peaks, les Renee et Alice de Lost Highway. Pour la troisième fois, Lynch fait jouer à une même actrice deux rôles différents, poussant à l'extrême ce thème du doppelgänger présent dans toute sa filmographie.

Lynch poursuit également son exploration des dessous du rêve américain, rêve qui vire encore une fois au cauchemar. Après avoir révélé les secrets sanglants cachés sous les apparences paisibles de petites villes de province (Twin Peaks, Blue Velvet), c'est cette fois à Hollywood que se déroule l'action du film, dans le milieu de l'industrie cinématographique. Là encore, les paillettes, somptueuses villas et tapis rouges ne sont qu'une façade, un décor de carton-pâte masquant une réalité bien plus sordide et inquiétante, à base de meurtres, de trahison, d'autodestruction et de désillusion. Contrairement à Blue Velvet et son déconcertant happy end, la fin de Mulholland Drive est brutale et pessimiste, comparable à celle de Twin Peaks (la série) dans la mesure où l'on assiste, impuissants, à une victoire des aspects les plus sombres de l'âme humaine.

La qualité du film, en dehors de son scénario époustouflant, est dûe en grande partie à ses actrices principales, Naomi Watts et Laura Helena Harring, qui livrent chacune une magnifique double performance, touchante, intense et dérangeante. Les seconds rôles sont eux aussi parfaitement écrits et interprétés, que ce soit le personnage troublant de Dan, le patient du psychologue ; Coco, l'inquiétante concierge de Betty ; Joe, le tueur à gages raté ; ou Woody Katz, l'acteur un brin pervers qui accompagne Betty dans son premier casting. Mention spéciale à Angelo Badalamenti qui, en plus d'avoir écrit la sublime bande originale du film, apparaît à l'écran dans le rôle de Luigi Castigliani, mafieux glacial et capricieux qui recrache consciencieusement le café qu'on lui sert, dans une scène aussi aburde qu'hilarante, clin d'oeil probable à Dale Cooper et son adoration sans bornes du café noir.

Mulholland Drive est donc, par bien des aspects, l'œuvre de Lynch qui explore le plus en détails la totalité des thématiques chères au cinéaste. Notons également qu'il s'agit du premier film où le héros masculin est complètement évincé, au profit de personnages principaux exclusivement féminins (une évolution que l'on retrouvera cinq ans plus tard dans Inland Empire). Thriller passionnant, inquiétant et troublant, film expérimental à l'intrigue complexe, Mulholland Drive continue à fasciner même au énième visionnage. Du pur et excellent David Lynch.